L’envers universel des Mille et une nuits

 

Si les Contes des mille et une nuits invitent d’ordinaire au rêve, ils émergent néanmoins d’un cauchemar : l’exécution systématique, d’aucuns parlent même de décapitation, de chacune des épouses du sultan Shahriar au lendemain de leur nuit de noces. Dans la cour d’honneur du Palais des papes, loin des rêveries d’Orient, c’est au cœur de cette nuit - nôt en portugais - que Marlene Monteiro-Freitas, chorégraphe originaire du Cap-Vert, convoque sa troupe de huit danseuses et danseurs, percussionnistes de surcroît.
 
Au soir de leur épousailles, pour tenter de se soustraire à sa funeste destinée, Shéhérazade détourne Shariar de son geste barbare en lui contant le récit sans fin des aventures de Sinbad le marin, d’Ali Baba et les quarante voleurs, des Sept vizirs. Dès le XIXe siècle, le théâtre s’est emparé de ce mythe mis en musique par Robert Schumann, Nicolaï Rimski Korsakov et Maurice Ravel au gré de partitions tout aussi rutilantes qu’envoutantes. Or, pour l’ouverture de 79e édition du festival d’Avignon, Marlène Monteiro-Freitas, fidèle à son esthétique, délaisse les séductions de l’Orient au bénéfice d’une écriture chorégraphique incisive, au rythme de « Noces » d’Igor Stravinski et du répertoire des musiques actuelles.
 
Dans la cour d’honneur du Palais des papes qui fut un temps une prison, « NÔT » se referme sur un espace clos du harem où, face à la mort, Shéhérazade engage son combat solitaire contre Shariar, la fatalité et le temps - en état d'alerte, puisque des alarmes retentissent régulièrement, renforçant l'impression d'urgence et de danger de mort - dans cette nuit qui peut être la dernière.
 
Avec quelques grilles, lits et chaises, le plateau devient un gynécée où, prisonnière de sa condition, l’épouse asservie sommeille et souffre sur son lit, astique les moucharabieh, lave les oreillers et manie le couteau de cuisine. C’est dans ce cadre que Shéhérazade fait son apparition - inoubliable - en la personne de Maria Tembe, danseuse sans jambe. Son solo au rythme de « Noces » de Stravinski et d’une musique traditionnelle marocaine restera gravé dans les mémoires de celles et ceux qui, détachés de toute aspiration à la féérie, consentent à voir dans « NÔT » un « exercice de survie ». Car, loin des rêveries d’Orient, « NÔT » est le dépassement d’un corps mutilé, handicapé et empêché ; un combat de l’être contre sa propre bouche sans voix, contre son propre tronc sans jambe et in fine, pour Shéhérazade elle-même, contre un corps sans tête !
 
Il n’y a dès lors absolument rien d’anecdotique dans le travail de Marlene Monteiro-Freitas : tout contribue à rendre insupportable l’exécution – tout simplement le féminicide – des épouses du sultan Shariar dans cette nuit d’horreur où rien ne peut effacer la tache du sang versé, pas même, selon Shakespeare, « les plus purs parfums d’Arabie ».
 
Peu d’entre nous s’attendait à ce conte d’une condition ordinaire aux antipodes des exploits extraordinaires de Sinbad, d’Ali Baba et des sept Vizirs en ouverture du festival. Mais, face au mur du Palais des papes, cet envers des Mille et une nuits rend le conte plus universel encore.

Frères Charles, Rémy, Simon, Thierry et Thomas

 

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

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